CiteDeveze

La lettre souvenir de La Devéze, alias Yvie Maloron

(extraite du midi libre d'aujourd'hui)

Je suis une vielle dame qui frôle la cinquantaine, je m'appelle La Devéze.

Je suis née dans les années soixante, au temps des yé-yé, mais aussi celui de cette pénible guerre qui me semblait pourtant lointaine dans ce pays plein de soleil : l'Algérie.

Alors jeune fille accueillante, j'ai invité tous ces gens rapatriés, qui revenaient avec peu de chose, a installer leurs souvenirs et leur nouveau sourire dans mon quartier. L'amitié et la solidarité se faisaient la part belle en ce temps-la et moi je roucoulais de bonheur auprès de mes nouveaux habitants. Avec eux, j'ai continué a grandir et a m'épanouir... On disait de moi que j'étais devenue une cité. Mais a cette époque, le mot "cité" était flatteur : il y avait la cité impériale, la cité des Anges... Et ce nom me plaisait beaucoup.

J'étais la cité de La Devéze ! Pas encore sensible ni chaude, juste accueillante, moderne, pimpante avec mes grands bâtiments blancs et ensoleillés. Mes nouveaux amis que je protégeais de mon mieux du froid, du chaud, ou de la pluie, décidèrent de mettre en commun tout leur savoir et leurs talents pour me construire des structures de loisirs, des associations. Les années passèrent, hélas.,

Le temps des yé-yé céda la place a des années moins frivoles. Un peu partout sur la planète se déclenchaient des conflits. Et moi, en bonne hôtesse, j'ai ouvert mes portes a tous ces gens qui fuyaient la violence pour trouver un peu de paix, de sécurité. Je devenais peu a peu un microcosme du monde, coloré, métissé. Les cultures s'échangeaient, enrichissant les uns et les autres et la vie continuait d''être facile. Les odeurs de plats épicés et de pâtisseries au miel se répandaient dans mes allées les jours de fête.
Puis peu a peu, ce fut la fin de ce qu'on a nommé "Les trente Glorieuses". La vie devint plus difficile pour tout le monde. Le travail se fit rare. Pourtant notre pays restait une vitrine pour les habitants d'autres pays plus démunis. Et ils continuèrent a arriver de tous cotés. J'avais du mal a contenir tout ce monde, d'autant que je prenais de l'âge et que mes façades commençaient a se lézarder.

Mes murs blancs commencèrent a se garnir d'inscriptions tantôt colorées et gaies, tantôt sombres et violentes. Mes jeunes habitants venaient y écrire leurs tracas, leur douleur, leur mal de vivre. Le soir, certains se réunirent pour essayer de tuer ce temps inutilisé et qu'ils avaient en trop. Le jeu devint de plus en plus violent et stupide : voler une voiture, jouer les James Dean en dérapant dans mes ronds-points a toute vitesse. Ils réinventaient "La fureur de vivre".

Et moi, La Devéze, malgré ma maturité atteinte, je ne trouvais pas la solution pour les consoler. J'étais en peine. Alors, lassée, je me suis offerte à eux, à leurs jeux cruels : qu'ils me cassent, me brisent, me taguent, me défigurent, si cela pouvait les soulager... J'ai offert mes murs et mes entrailles a tous ces enfants que je n'avais pas su élever. Des vendeurs de poudre de rêve sont venus, mais eux non plus n'apportèrent pas le bonheur. Cette maudite poudre blanche fit tellement de ravages que beaucoup en moururent... Et moi, La Devéze, je pleurais.

Alors l 'État, les ministres, les responsables de la politique se réunirent et décidèrent qu'il fallait m'opérer. On allait m'enlever certains organes, me mettre sous perfusion, me redonner goût  a la vie... Mais, pour cela, il fallait m'amputer.

Sans doute je vais survivre, mais il me faudra des béquilles pour remarcher.

Ps : 13 h demain avec la dynamite, une part de mes souvenirs s'envolera en fumée ..
J'y ai passé toute mon adolescence et le début de ma vie d'adulte, de 1981 à 1992 (l'année de mon mariage).

On m'a arraché de mes souvenirs d'enfance et maintenant on arrache ceux de mon adolescence...

Je te salue GRANDE DAME


Edit du 27 janvier 15h : Ca y'est tout est fini !!

tout_est_fini

Deux détonations et plus de 10 ans de ma vie, écroulés en 10 secondes...